L’air est troué par la sonnerie du téléphone comme un coup de poignard dans le ventre.  Plaie béante et saignante, irrémédiable.  Ne pas décrocher.  Premier geste pour préserver la quiétude.  Que dure le temps doux.  Quelques secondes.  Avant de se laisser saisir par l’angoisse décelée dans la voix du répondeur.  Décrocher et écouter sa mère désorientée parce que le médecin est en congé, qu’il y a les coordonnées d'un remplaçant, qu’elle ne les comprend pas, que le message est trop rapide, demande une décision sur l’attitude à prendre…

Savoir que le remplaçant ne viendra pas, parce que son cabinet est plein, qu’il ne se déplace que pour ses propres patients, que c’est peine perdue…  Rassurer sa mère, lui dire : je vais téléphoner et te donnerai les coordonnées du remplaçant.  L’inviter à attendre le retour du médecin traitant, ce lundi, lui proposer d’en parler à l’infirmière, pour un conseil.  Sa mère se détend, semble avoir trouvé ses repères.  L’angoisse se calme, la tempête s’éloigne…

Refermer dans sa tête, la page blanche, la douceur de l’instant.  Se tenir prête pour l’éventuelle urgence.  Et retourner dans le quotidien comme une bonne fille, une bonne mère, une bonne ménagère.  Les dents grinçantes.  L’âme coupable d’un moment de solitude.  L’être humain n’est-il pas un être social ?  Elle le sait.  Elle se tait.  Elle s’en va, dans le creux de sa vie.